À Nancy

Le Palais du Gouvernement révélé (Partie II)

Le monument, part du patrimoine UNESCO nancéien, est encore particulièrement méconnu des visiteurs de passage comme des autochtones. Cultivant le mystère, il n’est ouvert au public qu’à l’occasion d’événements ponctuels comme les Journées européennes du Patrimoine si bien que peu connaisse sa véritable histoire et ce à quoi Stanislas le destinait dans le plan d’embellissant de sa nouvelle capitale…

Si vous avez loupé le premier épisode sur la genèse du Palais, vous pouvez le retrouver ici.

Un palais de bonhommes

Le Palais de l’Intendance est donc d’abord un bâtiment à vocation administrative. Pas de fronton, pas de pots-à-feu, pas de grilles, pas de dorures et dans l’ensemble, des sculptures peu abondantes. La sobriété est de rigueur, le style très classique : trois avant-corps auxquels répondent trois ordres superposés. Même chose côté jardin.

D’environ mille mètres carrés à l’origine, le vestibule du Palais était totalement ouvert à sa construction, laissant un espace libre de circulation entre la place et le jardin. L’immense poutre porteuse de sapin ployant dès 1766 (c’est tellement difficile de trouver de bons artisans de nos jours), on ajouta de nouvelles colonnes pour la soutenir. Une légende urbaine rapporte que la base des colonnes centrales fut arrondie sous le Second Empire pour faciliter le passage des… Crinolines de ces dames. On imagine à quel point ce type de détails devait intéresser les militaires qui occupaient alors les lieux (non). L’espace fut alors cloisonné pour créer ultérieurement des bureaux et des corps de garde, ce qui l’amputa de la moitié de sa superficie.

Malgré cette apparente austérité, le Palais est le théâtre de fêtes somptueuses, notamment le 26 août 1761 au passage de Mesdames Adélaïde et Victoire, filles de Louis XV et petites-filles de Stanislas de retour de cure thermale à Plombières-les-bains. Idem le 19 juillet 1762 : Stanislas dépêche alors 600 allumeurs debout sur l’édifice pour allumer tous les feux d’artifice prévus en même temps (ne reproduisez pas cela chez vous).

Stanislas meurt en 1766, quand le fils La Galaizière a succédé à son père dès 1758. En poste jusqu’à son départ pour l’Alsace en 1777, il contribue à organiser le Grand-gouvernement de Lorraine-et-Barrois créé par le célèbre ministre de Louis XV Étienne-François de Choiseul et dont le frère cadet, Jacques Philippe de Choiseul prend la direction en 1770. La Lorraine est française. Choiseul obtient de pouvoir s’installer au Palais de l’Intendance qui devient alors le Palais du Gouverneur ou Palais du Gouvernement, et La Galaizière s’établit, lui, au Pavillon Alliot (actuel Hôtel de la Reine) sur la Place Royale.

La Révolution française frappe aux portes de l’ancien duché et durant ses deux premières années, le Palais est loué à des particuliers qui le transforment… En café. La municipalité permet en effet dès le 28 avril 1791 « de faire danser dans le pavillon de la ci-devant Intendance » entre deux latte macchiato.

En juin 1791, la Constituante réorganise la carte militaire : Nancy devient siège de la quatrième Division militaire. Pendant la période révolutionnaire, le Palais est appelé « Maison militaire » et « Maison nationale » entre 1793 et 1796. Il est la résidence des généraux militaires jusqu’en 1817. Ces derniers y organisent des distributions de prix, des bals, des fêtes, à l’exemple de la fête civique de la Souveraineté du Peuple le 30 Ventôse an VI (20 mais 1798). Témoins de cette période, des inscriptions qu’on pouvait encore voir au siècle précédent, sur le second pilastre, à droite de la porte principale : « unité indivisible de la République », « liberté, égalité, fraternité ou la mort ». On a cherché, on n’a rien trouvé mais on vous promet toute notre reconnaissance si vous faites mieux.

Comme on pouvait s’y attendre, le Palais subit des déprédations durant la période révolutionnaire. Les bustes des dieux et déesses de l’hémicycle attenant sont abattus le 12 novembre 1792 par le « Bataillon des Fédérés des quatre-vingt-trois départements ». Ils sont rétablis à la Restauration. Sous le Ier Empire, les lieux subissent l’occupation des alliés : l’Empereur d’Autriche, François II et le Roi de Suède Bernadotte y passent une nuit. En 1818, la municipalité de Nancy réclame le Palais au Département de la Guerre qui songeait à la vendre (alors qu’il ne lui appartient pas), arguant l’arrêté du Conseil des Finances du 9 février 1759 par lequel Stanislas avait donné l’Intendance à la Ville. La ville de Nancy argumentera dans le même sens lorsqu’elle souhaitera récupérer le Palais en 2010.

Le Palais est alors délabré et la municipalité, sans ressource, l’offre au département de la Meurthe pour y installer ses préfets en 1823. À cette occasion, la décoration du grand salon est refaite et l’on appose au plafond les blasons des grandes villes du département de la Meurthe de l’époque. Fidèle à sa destination première de bâtiment administratif, le Palais accueille tantôt des administrateurs civils, tantôt des militaires qui le réinvestissent de 1858 à 2010. Parfois, ces militaires parlent allemands, comme les Prussiens qui l’occupent dès 1870 et qui y laissent un lustre d’inspiration wagnérienne dans l’ancienne salle à manger des officiers.

Séquence Sagas, les Nancéiens avaient encore l’habitude, il y a quelques années, de voir une fois par an au balcon la bonne société locale conviée au bal du commandant de la IVe brigade aéromobile de l’Armée de Terre française, dissoute en 2010. Depuis, le Palais est revenu à la ville de Nancy qui ne semble pas avoir encore décidé de son sort définitif, quand bien même il appartient à l’espace muséal du Palais des Ducs de Lorraine – Musée Lorrain voisin, en pleine restructuration.

Comme une vieille tante un peu délaissée, le Palais du Gouvernement bénéficie malgré tout de l’affection des Nancéiens. Alors très âgé, le baron Bernard Guerrier de Dumast dont l’hôtel particulier voisine les lieux et qui y est rattaché par la coursive qui surplombe l’entrée du parc de la Pépinière, venait régulièrement frapper aux fenêtres du salon Stanislas pour inspecter les divers chantiers de restauration.

À l’automne 2005, les riverains (dont je suis) eurent la surprise un petit matin brumeux de découvrir des officiers nazis à cravaches qui tuaient le temps sur les terrasses du parc de la Pépinière. Le Palais du Gouvernement tout proche avait été recouvert d’immenses oriflammes à croix gammée pour les besoins du tournage du téléfilm le Temps de la Désobéissance diffusé sur France 2 en 2006. Comme il est toujours surprenant de croiser un officier nazi à 7h30 du matin en l’absence de grosses soirées déguisées (coucou le prince Harry), la municipalité, qui avait pourtant pris toutes ses précautions, fut destinataire d’un certain nombre de missives de Nancéiens émus de voir leur Palais couvert de svastika.

Disponible à la location pour tout événement, le Palais du Gouvernement est un bel endormi qui attend sa renaissance entre deux mariages et salon annuel du Livre sur la Place. Désormais vidé de son mobilier, on y trouve pourtant un ensemble d’éléments décoratifs assez disparates, témoignages d’une histoire complexe et heurtée : copie des portraits impériaux de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie par Winterhalter, lances de cavaliers, bureau Majorelle du général Foch (pas encore maréchal) parti du palais en 1914 à la tête du XXe Corps et… Un superbe piano à queue oublié par les vrais Nazi cette fois, partis un peu vite en septembre 1944.