À Nancy

Le Palais du Gouvernement révélé

Son imposante silhouette à l’allure un peu martiale vient comme fermer la place de la Carrière. Palais de l’Intendance, Palais du Gouvernement, Palais du Gouverneur… Les Nancéiens eux-mêmes ne savent jamais bien comment le nommer et pourtant, toutes ces acceptions sont justes ! Il fut d’abord l’un, puis l’autre.

Les palais avant le Palais

S’il paraît familier aux Nancéiens qui ne pourraient désormais se passer de ses contours harmonieux présidant à l’équilibre de la place de la Carrière, le Palais du Gouvernement n’a évidemment pas toujours été. À sa place, jadis, un joyeux bordel, un ensemble de bâtiments hétéroclites appartenant à l’ensemble palatial des ducs de Lorraine tout proche : la Chambre des Comptes et le Trésor des Chartes des ducs, la collégiale Saint-Georges qui avait abrité le premier tombeau de Charles le Téméraire tombé à Nancy en 1477, la maison des chanoines en dépendant, une salle de jeu de paume à usage de la cour de Lorraine, une salle de peinture, des écuries, etc. Fixée par le graveur lorrain Jacques Callot au XVIIe s., la ligne architecturale irrégulière de l’angle Nord de la place de la Carrière laisse songeur et fait apparaître un Nancy oublié.

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Dépendances de la collégiale Saint-Georges.

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Bâtiment du palais ducal renfermant la salle Saint-Georges, la Chambre des comptes et, au-dessus, le trésor des chartes, élevé en 1489, modifié en 1564 et 1629, démoli en 1717.

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Le Rond : tour ronde abritant le garde-meuble de la Couronne et le grand escalier d’honneur ; démoli en 1717.

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Flèche de l’église des Cordeliers.

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Échoppes

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Galerie de peinture, élevée par le duc Charles III en 1563 et démolie en 1705. Derrière elle se trouve le jeu de paume de la cour.

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La Vix, vestiges d’une grosse tour de 18 mètres de diamètre dont les murs mesuraient à eux seuls 4 mètres d’épaisseur. Elle appartient au château médiéval élevé à la fin du XIIIsiècle. Elle fut également détruite en 1717.

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Bâtiment à destination inconnue ; peut-être la manufacture de tapisserie ducale.

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Voûte percée dans l’ancienne muraille du château médiéval d’environ 2 mètres d’épaisseur.

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Échoppes des palefreniers, écuries attenantes.

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Orangerie du palais ducal.

Légende des caractères, d’après le dessin commenté de Gaston Save à partir de la gravure de Jacques Callot et paru dans

Nancy artiste – Revue hebdomadaire des beaux-arts en Lorraine, n° 4, février 1886, p. 26 – 27 :

Léopold Ier et Élisabeth-Charlotte : quand on arrive en ville

Au début du XVIIIe s., le jeune duc de Lorraine Léopold Ier, né en exil en Autriche, peut reprendre possession de ses États à la faveur du traité de Riswyck signé en 1697 avec le roi de France et par lequel Louis XIV rétrocède les duchés de Lorraine et de Bar à leur souverain légitime après plus d’un demi-siècle d’occupation militaire française. Trop aimable.

Le Roi Soleil entend cependant ménager les intérêts français dans cette affaire et garder un œil sur la Lorraine. Quoi de mieux, pour cela, que de refiler marier sa nièce, Élisabeth-Charlotte d’Orléans, au dit-Léopold ?

Le 17 août 1698, Léopold Ier débarque en Lorraine pour la toute première fois et découvre sa nouvelle résidence nancéienne : l’auguste palais des ducs de Lorraine, entièrement remanié au début du XVIe s. par son aïeul, le duc Antoine, dans un style gothique flamboyant qui lui fait le même effet que les tapisseries seventies à gros motifs oranges et marrons de vos grands-mères (**visage crispé du Cri de Munch**). Arrivé de la cour de Vienne, capitale d’un empire d’une autre dimension, influencé par le modèle absolutiste de son oncle in law, Léopold ne se satisfait guère de son palais ringard, engoncé dans un quartier aux allures encore très médiévales.

Il veut du classicisme, des frontons, des pilastres, des jardins à la française et…

Des fenêtres, pour bien les voir, ses jardins. Bah oui.

Cédant à l’appel du Kiloutou©, Léopold entreprend de raser méthodiquement une bonne partie les deux tiers du palais pour élever là « un nouveau Louvre », projet qu’il confie dès 1712 à Jules Hardouin-Mansart et qui seront par la suite repris par l’architecte Germain Boffrand, collaborateur du premier et acteur de premier plan du style Régence.

Seulement voilà, Léopold n’est guère en fonds. Traversant l’épreuve de la perte de son fils aîné emporté par la variole en 1711, il se consacre à sa nouvelle résidence, le château de Lunéville, à l’écart de Nancy et des armées françaises qui se permettent à nouveau d’y stationner pendant la guerre de Succession d’Espagne. Léopold ne peut plus voir un Français en peinture.

La nouvelle façade du palais ducal devait pouvoir s’extraire de l’étroite Grande Rue pour dévoiler toute son ampleur architecturale sur la place de la Carrière. Léopold fait raser l’abside et le transept de la vieille collégiale Saint-Georges et tout ce qui se met en travers de ses ambitions architecturales. Orienté Nord-Sud et non plus Est-Ouest comme l’ancien bâtiment principal du Palais ducal, le nouveau Louvre sort progressivement de terre entre 1717 et 1722… Pour n’être jamais habité. Définitivement loti à Lunéville, Léopold abandonne son grand œuvre, qui reste en l’état. Ce qui surprend donc le visiteur du Palais des Ducs de Lorraine, son caractère modeste et composite, n’est donc pas le fait d’une invasion bourguignonne allemande étrangère ou d’un conflit quelconque, mais c’est le résultat du projet avorté de Léopold.

Les évolutions du palais ducal de Nancy, copie de Prosper Morey (1865) d’un ancien plan datant du règne de Léopold Ier.

En rose, le projet du « nouveau Louvre » de Léopold Ier. En rouge, le Palais de l’Intendance élevé par Emmanuel Héré pour Stanislas

Le Palais de l’Intendance, première étape vers le Palais du Gouverneur

Lorsque Stanislas arrive en Lorraine à la fin des années 1730, à la faveur d’un jeu de chaises musicales diplomatiques à l’échelle de l’Europe (c’est compliqué ©), il s’installe à Lunéville et non à Nancy. Il fait don du Palais ducal à la ville et détruit le Louvre de Boffrand « dont une partie n’est qu’à moitié construite et l’autre tombe en ruine ». C’est l’obsolescence pas programmée : restaurer coûterait plus cher que détruire, d’après le SAV. En 1745, on fait donc fait table rase du langage architectural de Boffrand, fait de grandeur et de lignes rigides et qui refusait son inscription dans les méandres anciens de la Ville Vieille. L’espace est libre pour un nouvel édifice.

Dans la première moitié des années 1750, Stanislas s’attèle à le combler et retient du Louvre lorrain disparu le dialogue entre la place aristocratique de la Carrière et le palais. Le Palais de l’Intendance s’élève entre 1751 et 1753, sur les plans un peu modifiés d’Emmanuel Héré, architecte de l’ensemble aujourd’hui classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Un certain Richard Mique, entrepreneur de maçonnerie, y apporte également sa patte : c’est l’architecte du Petit Trianon de Versailles. Le Palais coûte alors à Stanislas 849 006 livres, trois sols et un denier « au cours de France », soit d’après nos calculs fragiles savants, entre 13 et 15 millions d’euros environ, sur sa cassette personnelle.

Le palais bâti par Stanislas est celui que l’on peut admirer de nos jours. Il n’est cependant pas une simple résidence privée – en tout cas pas celle du duc – même si son enfilade classique de salons d’apparat pourrait le laisser croire. Un escalier d’honneur dont la rampe est évidemment signée Jean Lamour conduit à un premier salon dit « de Stanislas » (car tout s’appelle Stanislas par ici) qui abrite une originalité : lovée dans l’épaisseur d’une cloison, une chapelle miniature pour satisfaire les besoins spirituels urgents (ça arrive). Il semble que l’Hôtel des Intendants de Champagne à Châlons-en-Champagne en présente un exemple similaire.

Et pour cause, notre édifice nancéien est conçu pour l’intendant de France en Lorraine, personnage imposé par le roi de France à Stanislas afin de préparer le rattachement de la Lorraine à la France à la mort de ce dernier.

TMTC, l’administration française, c’est un peu ardu, il convient donc d’y préparer les Lorrains.

En effet, l’arrivée de Stanislas, roi de Pologne déchu, sur le trône de Lorraine est le produit d’une action diplomatique concertée entre le royaume de France et le Saint-Empire romain germanique. Le trône ducal était vacant après le départ du dernier duc de Lorraine, François III, parti épouser Marie-Thérèse de Habsbourg et vivre son destin impérial à Vienne. Stanislas, beau-père du roi de France Louis XV, étant en recherche d’une retraite dorée, il reçut par ce deal la Lorraine en viager. À sa mort, il était entendu que la Lorraine reviendrait à la France, qui lorgnait sur elle depuis plusieurs siècles déjà. Louis XV imposa plusieurs conditions à celui qui devenait le duc fantoche d’un État en sursis et parmi elles, la présence d’Antoine-Martin Chaumont de la Galaizière, issu d’une grande famille d’administrateurs français (genre énarques) désigné intendant de France en Lorraine.

La Galaizière – pour les intimes – s’installa avec ses services au Palais qui devenait alors le Palais de l’Intendance, centre du pouvoir français organisé autour d’un individu absolument détesté des Lorrains. Brutal, La Galaizière concentre entre ses mains les pouvoirs de police, de fiscalité et d’administration générale des duchés quand Stanislas investit avec brio les seuls domaines qu’on veut bien lui laisser : le mécénat, les œuvres de charité et une brillante vie de cour à Lunéville. Il est l’homme des Lumières en Lorraine, là où La Galaizière cristallise les haines les plus tenaces dans les duchés, surtout quand il s’agit de lever les impôts… Une chanson populaire exhortait ainsi les Lorrains à étrangler La Galaizière avec leur jarretière (ambiance).

À la mort de Stanislas en 1766, la Lorraine devient française. Le Palais de l’Intendance devient alors le Palais du Gouverneur ou Palais du Gouvernement et il subit des déprédations durant la période révolutionnaire avant de devenir le Palais que vous avez sous les yeux aujourd’hui.

Mais tout ça, c’est une autre histoire…