Le 5 janvier 1477,

la bataille de Nancy

La Lorraine aurait-elle finalement perdu la bataille ?

Comme tous les 5 janvier, un petit nombre de patriotes lorrains se réunit, parfois en costume d’époque, sous la statue équestre du duc de Lorraine René II, place Saint-Epvre à Nancy. Élevée sous l’Annexion dans une démarche à peine subliminale (1883), la statue n’a « que » 139 ans mais le souvenir de la victoire a plus d’un demi-millénaire (545 printemps cette année). De nos jours, ces fervents lotharingistes tiennent à commémorer ce qui fut très tôt décrété comme « la fête ‘nationale’ des Lorrains ». Eh oui, la Lorraine a un autre 14 juillet, et c’est le 5 janvier.

Le choc des ducs : genèse

La date du 5 janvier 1477 marque la victoire écrasante de la coalition européenne menée par le jeune duc de Lorraine René II (26 ans) et financée par le roi de France Louis XI dit l’« Universelle Aragne » (« la Grande Araignée ») (a.k.a. Spiderman) sur le duc de Bourgogne Charles le Téméraire, aux portes de Nancy.

Surnommé le « Grand duc d’Occident », Charles le Téméraire n’en est pas à son premier coup d’essai lorsqu’il affronte, exsangue, les Lorrains et leurs alliés aux abords de la capitale du duché de Lorraine. À l’automne 1475, alors en position de force, il avait investi une première fois Charmes, Épinal ou encore Nancy.

Quel était le projet de l’envahisseur ? Le Téméraire succède à son père Charles le Bon en 1467. Les possessions bourguignonnes s’articulent alors en deux grands ensembles : le fief originel du comté et du duché de Bourgogne et les Pays-Bas bourguignons, constitués sur près d’un siècle (héritage, achats, conquêtes, stratégies matrimoniales) et qui s’étalent alors sur une partie des Hauts-de-France, de la Belgique, du Luxembourg et des Pays-Bas actuels. Pris en tenailles, la Champagne et les duchés de Lorraine et de Bar apparaissent en sursis dans cette combinatoire géostratégique qui s’organise aux portes du royaume de France.

Charles le Téméraire a le souhait de contrer son cousin Louis XI dont les ambitions de suzeraineté s’étendent sur une partie des territoires bourguignons. Il entend alors constituer un vaste arc-de-cercle qui viendrait enserrer le royaume de France en ressuscitant, à l’Est, l’ancienne Lotharingie.

Le Téméraire veut s’affranchir de l’influence du roi de France en obtenant lui- même un titre royal pour la Bourgogne, de la part de l’empereur du Saint-Empire romain germanique, Frédéric III. Roi de Bourgogne/Lotharingie… Un pas de plus vers l’invincibilité croit-il, quand les négociations pour ce faire échouent à Trèves en 1473, pendant qu’en Lorraine René II monte sur le trône ducal. Coincé entre la France et l’Empire, le duc de Lorraine signe à Trèves une sorte de « pacte de non-agression » avec le Bourguignon, chacun promettant de ne pas faire alliance avec le redouté Louis XI pour nuire aux intérêts de l’autre.

Le vent paraît alors tourner pour le Téméraire, affaibli par des opérations inutiles, comme le siège de Neuss (place forte sur le Rhin) en 1474-1475. Louis XI arrose tous les mécontents prêts à en découdre avec le duc de Bourgogne : les confédérés suisses, les cités autonomes de Haute-Alsace, tous au contact des ambitions expansionnistes du Bourguignon. Dans ce contexte, le duc de Lorraine comprend alors où est son intérêt et établit des premiers contacts avec le groupe des adversaires du Téméraire, alors de plus en plus isolé.

Ce dernier répond à la provocation en envahissant le duché de Lorraine, obstacle à son projet royal, Nancy tombe le 24 novembre 1475. René II doit se retirer à Joinville mais ne désarme pas. Bientôt, assailli de toute part, le Téméraire s’épuise dans les luttes qu’il doit mener contre les Suisses et les Alsaciens. L’année 1476 est marquée à son endroit par des défaites retentissantes qui galvanisent ses opposants. À ces annonces, les Lorrains reprennent confiance et plusieurs places fortes de la région. Nancy ouvre ses portes à son duc le 7 octobre 1476. Quelques jours plus tard, le Téméraire, qui avait accouru vers Nancy dès l’ouverture de ce nouveau front traverse la Moselle près de Toul. Le face à face paraît imminent mais René II est conscient de ses faiblesses. Il se renseigne sur la possibilité qu’a sa capitale de tenir un siège bourguignon de deux mois et quitte la Lorraine pour demander une aide substantielle aux ennemis traditionnels du Bourguignon : les Suisses et les Alsaciens.

Charles l’Entêté

Charles l’Audacieux tombe dans le panneau et alors que ses légats lui intiment de quitter Nancy pour Metz ou Pont-à-Mousson afin de préparer une grande offensive au printemps, le duc s’obstine, s’installe à proximité de la Commanderie Saint-Jean et laisse Nancy sous la surveillance d’un contingent de 2 000 hommes déployés au niveau de l’actuelle place Simone Veil. Au fil du siège, le découragement, les désertions, la maladie et les retards de paiement frappent les troupes du Téméraire qui ne font plus honneur à celui qui apparaissait jadis comme le « Hardi ». À Nancy, alors que l’hiver s’installe, on tient : on chasse les chiens, on brise la glace des puits qui gèlent, on se chauffe au bois que l’on retire des toitures.

Début janvier, René II réapparaît à la tête d’une armée d’environ 20 000 hommes, forte de 8 000 Alsaciens et de 9 000 mercenaires suisses. En face, les Bourguignons sont au maximum 4 000. Au matin du 5 janvier, l’effet de surprise est total pour Charles le Téméraire qui n’attendait pas son ennemi si près. Mal protégés, désorganisés, les Bourguignons, malgré quelques morceaux de bravoure, cèdent sous les coups de boutoirs de la coalition qui leur fait face. Les fuyards, les traîtres et les déserteurs se perdent dans la campagne lorraine devenue un piège glacé où l’ennemi veille.

Au milieu du tumulte, le Téméraire, dont tous remarquèrent l’héroïque résistance, disparaît, sans qu’on puisse en trouver trace. Victorieux, René II entre dans sa capitale harassée et se rend à la collégiale Saint-Georges qui jouxte son palais, pour rendre grâce. On s’interroge ce faisant sur la disparition du Téméraire…

« Devant Nancy perdit la vie »

Deux jours plus tard, au bord de l’étang Saint-Jean (actuelle bien nommée « place de la Croix-de-Bourgogne), le corps mutilé du duc de Bourgogne est retrouvé à moitié pris dans la glace et le crâne « fendu jusqu’aux dents ». On ne put l’identifier qu’à la cicatrice d’un précédent combat, à l’un de ses bijoux et à la longueur de ses ongles. La légende veut qu’il ait été tué au milieu du fracas… Sur un malentendu.

Embourbé dans les rives glacées de l’étang, il est rattrapé par un groupe de cavaliers lorrains. Parmi eux, le chevalier Claude de Bauzemont (l’orthographe est incertaine) que l’on dit malentendant et parfois même, malvoyant. Désarçonné, le duc de Bourgogne lance alors un cri désespéré « sauve Bourgogne », que Bauzemont et ses compagnons auraient interprété comme un « Vive Bourgogne » ce qui aurait valu au duc d’être promptement achevé et abandonné sur place. Ayant compris sa méprise, Bauzemont serait mort « de mélancolie » quelques mois plus tard, ne se pardonnant jamais son erreur qui lui fît certainement manquer une incroyable part de rançon…

On rendit alors les honneurs à celui qu’on considérait comme l’un des princes les plus puissants du temps. Il fut dignement ramené à Nancy par plusieurs gentilshommes, soigneusement lavé et vêtu avant d’être exposé dans la collégiale Saint-Georges où on allait l’enterrer avant que son corps ne soit plus tard réclamé par son descendant, Charles Quint, qui le voudra à Bruges en 1550. Un superbe sarcophage avec gisant fut ainsi réalisé par Jacques Jonghelinck (1530-1601).

Le Téméraire n’en avait d’ailleurs pas fini de disparaître, si l’on en croit la pathétique malédiction qui afflige sa dépouille : en 1793, les révolutionnaires français profanèrent Notre- Dame-de-Bruges où il reposait. Le tombeau de sa fille subit notamment leur vindicte. Les chanoines de l’église mirent précipitamment à l’abri le corps du duc et, lors de la restitution des monuments funéraires en 1810, personne ne pouvait dire où se trouvait ce bon Téméraire. Que l’on cherche donc toujours… Décidemment…

La grande Lotharingie, un rendez-vous manqué pour Nancy ?

Informé, le roi de France Louis XI resta un temps interdit. René II, lui, tira gloire de cet incroyable revirement et voulut traduire son éclatante victoire dans la pierre, en embellissant sa cité : ce furent l’église des Cordeliers ou encore l’église Notre-Dame-de-Bonsecours, un temps nommée la « chapelle des Bourguignons » car construite dès 1484 sur une fosse commune abritant les dépouilles de soldats du Téméraire morts à la bataille de Nancy.

Au cours des siècles, les références à la bataille de Nancy se multiplièrent, de la fin du XVe siècle au XIXe siècle lotharingiste ; la Lorraine ducale y trouva l’origine d’une devise (Non inultus premor – « Qui s’y frotte s’y pique », devise très proche de celle de Louis XI…) et une part de son identité résistante à travers, notamment, la protection de son saint tutélaire, Saint Nicolas.

Mais disons-le avec une pointe de provocation : et si les Lorrains, vainqueurs du Téméraire à Nancy, avaient finalement perdu la bataille ? Le grand gagnant du conflit paraît, dans un premier temps, être le roi de France Louis XI qui fait alors main basse sur une partie des terres bourguignonnes. L’unique héritière du Grand duc d’Occident, Marie de Bourgogne, acculée, choisit l’alliance avec les Habsbourg en épousant Maximilien, fils de l’empereur Frédéric III. Les stratégies matrimoniales seront la grande arme des Habsbourg qui finiront, pendant deux siècles, par environner le royaume de France de leurs possessions. Au milieu, la Lorraine, dans un numéro permanent d’équilibriste.

Nancy aurait ainsi pu être la capitale de ce grand rêve royal du Bourguignon, pensé comme le concurrent direct du royaume de France. À l’aube de la Renaissance, on peut alors imaginer l’incroyable destin d’une cité d’environ 4 000 habitants au milieu du XVe s. L’on ne sait rien ou presque du projet que le Téméraire annonça aux États de Lorraine en déclarant vouloir faire de Nancy « sa capitale » le 18 décembre 1476, quand bien même il voulut certainement flatter l’aristocratie locale ; mais l’on peut se prendre à imaginer la fortune de Nancy, part d’une nouvelle Lotharingie dotée d’un débouché maritime sur la mer du Nord. La cité ducale se serait-elle hissée à la hauteur de Paris ou des grandes cités du Saint-Empire romain germanique ? En d’autres termes, les Lorrains ont-ils perdu en potentielle visibilité sur la scène européenne ce qu’ils ont gagné en fierté et en dignité ?