Les hauteurs de Spicheren

Tourisme mémoriel en Moselle

Dans un silence mémoriel presque assourdissant, le site historique des hauteurs de Spicheren surplombe Sarrebruck et la vallée de la Sarre côté français. Suivant la Brême d’Or, la frontière avec l’Allemagne n’est qu’à quelques mètres de là et se franchit aujourd’hui subrepticement au détour d’une randonnée pédestre dans le Giffertwald. Cette ligne de séparation fut pourtant âprement disputée durant les trois conflits qui ont opposé les deux puissances européennes voisines et leurs alliés respectifs entre 1870 et 1945. 

Aujourd’hui, Spicheren, ses cimetières militaires, ses monuments aux morts et son bunker ont trouvé une paix que ne troublent ni les promeneurs occasionnels ni les cérémonies du souvenir qui rappellent les douleurs passées. 

La bataille du 6 août 1870 ou la mémoire de l’oubli

Côté allemand, Spicheren est si connue qu’une station du métro berlinois porte son nom. Comment expliquer ces destins divergents d’une rive à l’autre du Rhin, quand elle demeure en France – et pour la plupart des Lorrains même – une belle inconnue ? Spicheren est en Allemagne synonyme de victoire, une victoire arrachée sur les Français le 6 août 1870 au prix de près de 9 000 morts, blessés ou disparus dans les deux camps. Les Français avaient pourtant tout pour l’emporter sur les Prussiens après leur succès à Sarrebruck le 2 août. À Spicheren toutefois, la lenteur coupable des divisions du IIIe corps français envoyées en renfort au général Frossard en difficulté contribuèrent à la défaite nationale et au retrait marquant des troupes de Frossard vers Sarreguemines. Cette célèbre retraite ouvrit aux Prussiens la route de Metz et plus tard, de Paris, prélude à la chute du Second Empire.

On éleva alors à Spicheren un cimetière mixte, franco-allemand, à partir d’une fosse commune établit dès 1870. Dans ce carré présidé par un menhir commémoratif qui accueille les visiteurs venus du village, plus de mille hommes reposent. Il a son pendant au cimetière d’honneur de Sarrebruck où s’amoncelaient déjà les couronnes de fleurs sur les tombes éparses dès 1871. Situé dans la partie supérieure du jardin franco-allemand, ce sanctuaire abrite notamment les tombes de deux grands noms de la bataille de Forbach-Spicheren le 6 août 1870 : le général Von François et Katharine Weissgerber (Schultze Kathrin), l’ange dévoué du Roter Berg, dont la tombe est encore fleurie de nos jours.

Ces lieux meurtris où la nature reprenait peu à peu ses droits devenaient alors propices aux promenades dominicales des Allemands comme des Français durant la période de l’Annexion (1870-1918). On n’oubliait pas à cette occasion de déguster une bière fraîche ou une schnitzel sous les frondaisons de la terrasse de la maison Woll, devenue une institution depuis son ouverture sur les hauteurs de Spicheren en 1897 et qui, aujourd’hui encore, accueille une clientèle à 80% allemande dans un bilinguisme parfait, témoin de l’identité d’un territoire ouvert.

La frontière, décor d’une tragédie en trois actes

Face à la maison Woll, l’immense croix blanche du Souvenir Français (15 mètres de haut), élevée en 1934 à quelques dizaines de mètres de la frontière. Visible de partout et surtout de Sarrebruck où Hitler était venu parader l’année suivante, elle devait spécifiquement honorer la mémoire des soldats français tombés au champ d’honneur à Spicheren en 1870 car les monuments existants sur les lieux n’étaient alors quasiment dédiés qu’aux morts prussiens.

En lisière de forêt, d’autres vestiges plus récents témoignent de la reprise des hostilités entre la France et l’Allemagne en 1939, durant cette « drôle de guerre » qui n’avait alors de drôle que le nom pour les Spicherois intégralement déplacés (1000 personnes) vers la Charente dans le cadre du plan d’évacuation du gouvernement français à la fin de l’été 1939. Spicheren désertée ou presque fut livrée à l’armée allemande dès l’automne 1939. Après la spectaculaire percée française en Sarre en septembre 1939, la situation militaire en Pologne et les difficultés logistiques paraissaient n’avoir pas permis à l’armée française de poursuivre plus avant. Les Français se replièrent sur la ligne Maginot et évacuèrent le secteur entre Spicheren et Petite-Rosselle après une contre-offensive ennemie le 16 octobre. Ils laissèrent alors dix-huit tombes au Giffertwald. Les Allemands en profitèrent pour structurer leurs positions et établir un réseau de bunkers dans la région qui constituaient une avancée encore inédite du Westwall en territoire français. 

Les premières installations, visitées par Hitler la veille de Noël 1939, sont en bois. La mémoire collective locale rapporte que c’est ici, sur les hauteurs de Spicheren, dans ce premier bunker, que le Führer prononça le traditionnel discours de Noël radiodiffusé à la nation allemande. On entendit même les cloches de l’église du village retentir dans tout le Reich, symbole sonnant des victoires allemandes à venir. À noter toutefois qu’aucune indication ne permet de documenter ce fait historique. Nous ne savons pas si Hitler disposait du matériel de retransmission nécessaire à Spicheren ou s’il lui fallut plutôt redescendre à Sarrebruck pour ce faire. Peu importe, finalement, le récit construit autour de cette visite : elle participe de l’âme du lieu, animée par la froideur martiale du béton du bunker Wotan ou des monuments commémoratifs, adoucie par la présence de la nature, de cette forêt qui recouvre désormais la terre nue et les morts. 

Le bunker Wotan, qui figea cet avant-poste de la ligne Siegfried, est tenu en respect depuis 1997 par un char américain M24 Chaffee alors gracieusement offert à la commune par l’association de la 70e Division d’Infanterie américaine des Trailblazers qui libérèrent Spicheren le 21 février 1945. Inlassablement, Spicheren rejoue le scénario héroïque d’une position stratégique prise entre deux feux pendant des décennies et où s’écrivit quelques lignes de l’histoire heurtée de la construction européenne. À Spicheren, l’autre « colline inspirée » souffle l’esprit lorrain, résistant, résilient et résolument fraternel.