Saint-Nicolas

De la Turquie à la Lorraine : la passion de l’identité

Nimbé de ses légendes, il est arrivé en Lorraine voilà probablement plus de mille ans et ne l’a jamais quittée. Ancêtre commun de notre Père Noël et du Santa Claus américain, patron tutélaire des Lorrains, Saint Nicolas défraye toujours la chronique de ses origines et raconte la fierté d’un petit territoire, jadis indépendant, niché au cœur de l’Europe.

Tout comme Saint Valentin, notre Saint Nicolas serait la synthèse de plusieurs individus (Nicolas de Myre et Nicolas de Sion at least) réunis en une seule tradition hagiographique si bien que vouloir en tracer fermement la réalité historique demeure, quelque part, un peu vain. En revanche, on se concentrera avec plus de profit sur l’importance culturelle qu’il revêt aujourd’hui dans une large aire géographique qui le célèbre de l’Europe centrale à la Belgique, des Pays-Bas aux cantons suisses en passant par… La Lorraine, l’Alsace, la Franche-Comté ou le Nord-Pas-de-Calais. Là, pour petits et grands, Saint Nicolas a clairement ringardisé le Père Noël à grand renfort de pain d’épice et de chocolat.

Les tribulations d’un saint en Méditerranée

En Lorraine, Nancy et Saint-Nicolas-de-Port, qui ont déposé la marque « Saint Nicolas », forment le fief historique du saint qui, selon l’une des traditions rapportées, serait arrivé dans les malles de Théophano Skleraina, princesse byzantine fraîchement débarquée de Constantinople pour épouser à Rome Otton II, héritier du Saint-Empire romain germanique.

Jeune (oui, douze ans, c’est jeune), raffinée, suivie d’une cour d’artistes et d’artisans de tradition grecque, elle aurait contribué à répandre dans nos régions un peu rudes septentrionales le culte de Saint Nicolas originaire, comme elle, d’Asie Mineure (actuelle Turquie). Nul ne sait cependant si elle avait apporté avec elle une relique présumée du saint.

Saint Nicolas était en tout cas destiné à franchir la Méditerranée puisque de sa Lycie natale, au sud de la Turquie actuelle, il aurait vu, selon une autre version de la légende, ses reliques dérobées au nez des conquérants musulmans par des marins italiens venus de Bari (Pouilles) à la fin du XIe s. En effet, l’armée byzantine chrétienne défaite à la bataille de Manzikert en 1071, le verrou anatolien saute et les Turcs s’engouffrent dans la péninsule.

N’écoutant que leur foi, de nombreuses cités maritimes italiennes dont Saint Nicolas était le protecteur décident de monter des expéditions rescue Saint Nicolas pour sauver les précieuses reliques du saint des armées ottomanes.

C’est en tout cas la version la plus romanesque et la moins à charge.

À ce jeu, les Barésiens sont les plus rapides et doublent les Vénitiens sur la route de la rapine. Le 9 mai 1087, des reliques présentées comme celles du célèbre saint sont installées à Bari où la basilique San Nicola est construite à son intention à partir de 1089. Si le résultat est le même, la version du moine et chroniqueur Richer de Senones, rédigée au XIIIe s. n’est pas exactement la même et lève un pan du voile sur la réalité du trafic de reliques au Moyen-Âge (Chronique de Richer, II, XXIV-XXV) : les marins de Bari n’auraient été en fait que des commerçants débarqués, à la faveur de leurs transactions, à Myre, cité anatolienne où se trouvait encore la sépulture d’un Saint Nicolas en cette fin de XIe s.

Constatant qu’une bonne partie des habitants avaient déserté la ville déjà ravagée par les armées ottomanes, ils virent alors l’opportunité de se saisir en toute tranquillité des reliques du saint pour les rapporter chez eux… L’air de rien.

La Lorraine : fin de parcours

Dans tous les cas, nous sommes toujours bien loin de la Lorraine. À ce stade de l’histoire, c’est un chevalier du cru, un certain Aubert de Varangéville, qui se trouvait, en 1098, de passage à Bari où il avait eu vent de la précédente translation des reliques de Saint Nicolas. Là, il décide, toujours selon Richer de Senones, d’en rapporter une petite phalange pour la route à Port, actuelle Saint-Nicolas-de-Port, où une autre basilique viendra l’habiller. Dès lors, les miracles se multiplient et le village de Port croît en bourg. Selon notre chroniqueur, Lorrains, Bourguignons et Allemands se relaient pour recueillir les bienfaits du saint. 

Ce bon Aubert de Varangéville, acteur de la légende, aurait peut-être été là en mission commandée par l’abbaye de Gorze, près de Metz, qui vénérait déjà Saint Nicolas depuis près d’un siècle, grâce à la dynastie ottonienne précédemment citée. Les moines de Gorze étaient par ailleurs fondateurs du prieuré Saint-Gorgon à Varangéville. De la légende à la spéculation il n’y a qu’un pas et la fragilité des sources à ce sujet nous empêchent de relier fermement Aubert à Gorze. 

Toutefois, l’historicité du personnage pourrait désormais être attestée par une récente découverte de chercheurs italiens rapportée par Catherine Guyon, Maîtresse de Conférence HDR en Histoire médiévale à l’Université de Lorraine, à L’Est républicain en décembre 2016 : « des chercheurs italiens ont trouvé dans les archives de l’abbaye de la Novalaise, située au pied du mont Cenis dans le Piémont, un document mentionnant le passage d’une relique de saint Nicolas, en route vers le nord », sans qu’on en sache davantage. « Mieux même, un autre texte indique que les moines doivent prier pour un certain ‘Aubertus miles’ (chevalier), qui pourrait bien être notre Aubert » sans compter que « sur les murs de l’abbaye transalpine au XIe siècle a été peinte une fresque de Saint Nicolas ». Un faisceau d’indices convergents, donc. 

Dans les années 1240, Cunon de Linange (et pourquoi pas ?), sire de Réchicourt, aurait lui-même été touché par les grâces de Saint Nicolas et aurait donc instauré la tradition d’une procession annuelle, au flambeau, en l’honneur de l’évêque de Myre à Saint-Nicolas-de-Port. Cette année 2021 avait donc lieu la 775e édition, que seule l’actuelle pandémie mondiale de COVID-19 aura réussi à faire annuler l’année dernière.

Qui s’y frotte…

Mais le grand moment de la cristallisation identitaire autour de la figure de Saint Nicolas reste la bataille de Nancy en 1477 qui opposa une coalisation européenne menée par le duc de Lorraine René II et financée par le roi de France Louis XI au « Grand Duc d’Occident », le duc de Bourgogne Charles le Téméraire. La conquête de la Lorraine aurait permis à ce dernier de faire la jonction entre ses possessions flamandes et son fief originel de Bourgogne, manière de constituer une sorte de super Bourgogne qui serait venue encercler le royaume de France sur ses frontières orientales.

Mais Charles le Téméraire avait un gravier dans sa chausse et ce dernier n’était autre que le duc de Lorraine René II, soucieux de récupérer ses terres, sa pleine souveraineté et d’infliger une déculottée à l’audacieux bourguignon (Carolus audax en latin : Charles le Téméraire). Grâce au coup de pouce des rigueurs de l’hiver lorrain et contre toute attente, c’est ce qu’il fit le 5 janvier 1477, non sans avoir conclu un deal avec Saint Nicolas : si ce dernier lui accordait la victoire sur ces fieffés bourguignons, il saurait lui témoigner sa reconnaissance en lui bâtissant un lieu de culte à sa mesure. L’argument sut visiblement toucher le saint et la construction de l’actuelle basilique de Saint-Nicolas-de-Port

débuta en 1481, chantier contemporain de l’église des Cordeliers à Nancy où René II se fit enterrer, non sans faire figurer Saint Nicolas sur son tombeau en enfeu – les deux monuments étant chacun des témoignages du style gothique tardif/flamboyant en Lorraine.

Pour les siècles à venir, et pour toujours, Saint Nicolas devenait le saint patron des Lorrains et le fer de lance de leur fierté retrouvée, au-delà même du folklore. Croix de Lorraine contre croix de Saint-André, la lutte contre les Bourguignons, immortalisée par le poème épique de la Nancéide justement imprimé à Saint-Nicolas-de-Port en 1519, devenait le symbole de toutes les résistances menées par les Lorrains aux revers de fortune.

Malgré quelques erreurs de parcours (les Suédois pendant la Guerre de Trente Ans, la guerre franco-prussienne de 1870, les deux guerres mondiales…), les bienfaits du saint ne sauraient que trop être dispensés sans la présence précieuse de sa relique présumée à Saint-Nicolas-de-Port. Mais qu’arriverait-il alors à l’ancienne terre ducale s’il fallait… Rendre la phalange ?

À un doigt de la crise diplomatique

En 2009, la Turquie adressait très solennellement une demande au gouvernement italien. En substance : « vous autres salauds bandits de Barésiens qui avez subtilisé les reliques de Saint Nicolas il y mille ans, soyez bien aimables de nous les renvoyer en Chronopost, cordialement ».

Restée lettre morte, la demande est réitérée trois ans plus tard, cette fois au Vatican parce qu’il vaut toujours mieux s’adresser à Dieu plutôt qu’à ses saints. La Turquie entendait alors recouvrer les biens archéologiques, œuvres d’art et autres reliques dérobés sur le sol de ce qui est désormais la Turquie moderne. Les reliques de Saint Nicolas auraient alors dû rejoindre un musée dédié à la culture lycienne non pas à Demre, ancienne Myre, antique patrie du saint, mais dans la très touristique Antalya. À Bari, on est en première ligne et à Saint-Nicolas-de-Port, une fois mis au courant, le maire de la ville Luc Biesinger fait alors répondre dans la presse locale quelque chose comme : « qu’ils viennent nous chercher © ».

Déboutée de sa demande, Ankara n’entend cependant pas en rester là. Le retour des reliques du saint serait pour elle un moyen de doper le tourisme sur la côte sud de l’Anatolie, où séjournaient encore avant l’épidémie de COVID-19 de nombreux… Russes. Le fait que Saint Nicolas soit également le saint patron de la Russie n’est certainement qu’une incroyable coïncidence dans cette affaire dont les rebondissements suivent également l’état des relations diplomatiques entre la Russie et la Turquie d’Erdogan, pas toujours au beau fixe. L’instauration d’un nouveau pèlerinage est en jeu, surtout lorsqu’on sait que l’exposition des reliques de Saint Nicolas à Moscou à l’été 2017 a attiré plus d’un million de personnes.

S’il est donc impossible aux Turcs de rapporter Saint Nicolas sur leur sol national, autant annoncer qu’il ne l’a jamais quitté. Ainsi, en 2017, une équipe d’archéologues – turcs – déclare avoir retrouvé, sous un sol en mosaïque de l’église Saint-Nicolas de Demre, un tombeau tardo- antique jusque-là inconnu qui pourrait être celui du saint éponyme.

Les Barésiens peuvent donc garder leurs reliques chinées on ne sait où, le vrai saint est probablement là, à Demre, qu’il n’aurait jamais quittée, quand bien même d’autres hypothèses évoquent un lieu de sépulture originel sur une petite île turque face à Rhodes. Les fouilles de Demre devaient être particulièrement minutieuses pour accéder à la cavité, car il fallait retirer la mosaïque tesselle par tesselle. Si minutieuses que les nous n’avons plus de nouvelle de l’affaire depuis…

Force est de constater que partout où le saint passe, il exacerbe les questions identitaires, d’une rive à l’autre de la Méditerranée. En 2018, la ville de Nancy est parvenue à faire inscrire à l’Inventaire du Patrimoine immatériel de l’Humanité à l’UNESCO ses fêtes de la Saint Nicolas.

Dans ce contexte, pas question en Lorraine de lâcher un pouce de terrain… (Ok, j’arrête).

Vue de l’église Saint-Nicolas de Myre (VIe siècle) depuis son chœur, licence CC BY-SA 4.0

L’église Saint Nicolas, Demre